Mon premier contact avec le Jura fut à l'occasion de mon service militaire à Lons-le-Saunier

qui m'a inspiré ce récit romancé.

Le lieutenant Lebeau.

Dès le premier abord le lieutenant Lebeau ne me fit pas du tout bonne impression. Il me parut même tout simplement ridicule. Tout droit formaté de St Cyr, il avait l'air de se rendre compte que son affectation dans ce régiment d'infanterie jurassien auréolait à la fois son ego brimé et favorisait l'éjaculation de son autoritarisme de petit bourgeois pète-sec. Il avait l'air, dans sa tenue de commando immaculée, ses rangers exécutés sur mesure, raide comme un jeune matou en rut, de quelqu'un qui s'efforce de coincer un pet en serrant les fesses qu'il avait d'ailleurs fort petites et tombantes. Quoi qu'il en soit, à mon arrivée ce 2 janvier 1963 dans ce régiment prétendument de commandos, j'avais le vague sentiment de m'être fait avoir. Ce sentiment ne devait pas me quitter tout le tremps de mon incorporation.

Je m'étais fait avoir tout d'abord pour une question stupide de calendrier. Croyant bien faire et respectueux des instructions figurant sur ma feuille de route, je m'étais présenté le jour indiqué sur celle-ci. En fait je me suis retrouvé seul dans cette caserne Bouffez qu'apparemment les autres conscrits connaissaient. Je dus alors attendre 48 heures avant de voir arriver ceux qui allaient devenir mes compagnons bidasses. Je m'étais fait avoir ensuite parce que, susrsitaire et quelque peu diplômé, je me retrouvais sans l'avoir désiré dans une section d' E.O.R. qui allait en faire baver à ce malheureux lieutenant Lebeau. Je dois préciser que j'étais le seul marié et père de famille, ce qui aux yeux de ce lieutenant d'opérette viennoise constituait évidemment une tare rédhibitoire.

Savait-il que la section qu'on lui avait confiée se composait à 100% de sursitaires, diplômés provenant de facultés de lettres, de facultés de sciences, de facultés de médecine ? Sans doute le savait-il, ce qui pouvait être flatteur pour quelqu'un qui se vantait de culture littéraire, mais qui le soir venu se délectait de la lecture de B D. Le pauvre, avec sa formation militaire étriquée, se préparait à avaler des couleuvres. C'est ce que, sans nous concerter, nous avions tout de suite ressenti l'un et l'autre après quelques jours de "classes". J'avais la vague certitude qu'il allait m'en faire baver et je savais aussi que j'allais bien le lui rendre.

"Bande de brèles" était sa manière préférée de nous apostropher en relevant le menton pour esquisser le sourire de suffisance de celui qui commande. Son idéal visiblement était d'humilier ceux dont les diplômes l'impressionnaient. Revanche humainement compréhensible de petit chef. Son entêtement névrosé dans ce sens se heurtait souvent au bon sens du capitaine, commandant de compagnie qui comprenait bien la situation avec son expérience de campagnes outre-mer. Sa rigidité mentale heurtait aussi le bon sens du sergent-chef dont les années au contact des recrues avaient le poids de la richesse humaine. Ce penchant compulsif à vouloir avoir raison en toute circonstance allait altérer une carrière qu'il désirait prometteuse.

Ses déconvenues allaient très vite voir le jour. Il n'avait certes pas anticipé que l'hiver 63 allait être particulièrement rude dans ce Jura au climat rigoureux. Il était prévu dans notre organigramme de formation un certain nombre de séances de tir en stand. Ces séances se tenaient au stand de Montciel, une colline abrupte aux environs de Lons à quelques 4 kms à l'opposé de la caserne. Une fois, nous nous étions mis d'accord pour ralentir le pas au point que lorsque nous fumes parvenus là-haut, il était déjà temps de revenir au bercail. Inutile de dire que le lieutenant Lebeau ne fut pas félicité pour cet exploit. Inutile de dire également qu'il nous en voulut terriblement et que nous fumes abondamment qualifiés de "bande de brèles". Je trouvais personnellement un tas d'avantages à participer aux tirs de réforme de nos vieux fusils "Mas 36". Cela signifiait exemption de marches et corvées diverses durant ces journées de tirs. Un jour, après avoir été conduits au stand au petit matin, il se mit à neiger tellement dru que la Jeep qui devait nous apporter le ravitaillement à midi, ne put gravir la côte de Montciel. Je décidai alors avec mes quelques camarades de nous restaurer à l'auberge jouxtant le stand de tir, en laissant la note à l'armée. C'est à cette occasion, c'est facile à comprendre, que notre inimitié débuta. Etant considéré comme forte tête j'étais devenu sa bête noire. Sachant que dans le civil j'étais professeur, il crut bon, pour tester mes capacités, de me solliciter pour faire une causerie sur le thème de l'amour de la patrie devant l'ensemble des compagnies du régiment. Beau sujet en vérité. Je lui en fus extrêmement reconnaissant. Prétextant l'exigence de recherches sérieuses, je lui fis admettre qu'il me fallait consulter les archives municipales et départementales, ce qui me valut deux semaines de vie hors de la caserne dont je fis profiter un camarade qui devait m'assister dans ma tâche. En outre, l'utilisation d'une machine à écrire, outil indispensable de tout conférencier, requit deux autres semaines d'intenses recherches pour finalement réquisitionner l'unique "Remington" qui servait au secrétariat de la caserne. Pour corser l'affaire, j'avais convaincu en cachette mes camarades de pousser le canular à l'extrême. Je leur avais appris le motif d'un choral de J. S. Bach "Wer Nur Den Lieben Gott Lässt Walten" dont le tempo peut fort bien convenir à une marche militaire. Craignant que le mot "Gott" n'éveille quelques soupçons chez le lieutenant Lebeau, nous avions convenu, de manière sacrilège je dois bien l'admettre, de le remplacer par le mot "chef". Ainsi, se mirent-ils tous à entonner ce morceau d'un air martial tels des légionnaires plus vrais que nature en préambule de ma causerie. Le lieutenant Lebeau ne manqua pas de me questionner :

-"Quelle est cette marche ? Je ne la connais pas".

C'était bien sûr la question que j'attendais.

-"C'est une nouvelle marche de la Légion mon lieutenant. Vous l'entendez en avant première, puisqu'elle sera exécutée au cours du défilé du 14 juillet à Paris".

Le lieutenant Lebeau sans se soucier de connaître mes sources, esquissa un sourire de satisfactiion béate.

Mon auditoire, à la fois subjugué par mon discours et acquis d'avance à ma cause, savoura le subtil parallèle que je sus établir entre l'amour de la patrie et l'amour du prochain. Le capitaine, fervent croyant, m'ayant chaudement félicité de ma prestation, qui me rapporta une perm extraordinaire, le lieutenant Lebeau ne put moins faire que de me féliciter à son tour; tel était le jeu de l'encensement hiérarchique. Mais le capitaine, personne fine et assez cultivée, vint me trouver quelque temps après pour me demander comment j'avais pu avoir connaissance de cette marche. Je dus bien sûr, et de bon gré, lui révéler la vérité et lui donner la traduction du choral : "celui qui se laisse guider par le bon Dieu (devenu "chef", comme convenu avec mes camarades) et met toujours en Lui son espoir trouvera un soutien merveilleux en Lui..." Après tout le lieutenant Lebeau n'était-il pas notre bon chef, notre guide en qui nous aurions dû placer toute notre confiance ? Je crus déceler sur le visage austère du capitaine une lueur d'amusement vite réprimée. Je fus gentiment réprimandé, mais le brave homme promit que cette explication resterait entre nous. la suite me confirma que le secret fut fort heureusement bien gardé.

Ce fut véritablement une année noire. Un cas de méningite s'étant déclaré, le régiment fut consigné pendant trois semaines. C'est alors que survint le décès d'un de mes frères. La consigne sanitaire dont nous étions l'objet signifiait bien évidemment l'annulation de toutes les permissions. J'obtins cependant l'autorisation de me rendre aux obsèques...en civil, mais avec un ordre de permission officiel -imperturbable logique militaire-. L'inévitable se produisit bien sûr sous la forme d'un contrôle dans le train. Il est facile d'imaginer l'embrouille qui suivit avec à la clé la mise en cause du malheureux lieutenant Lebeau par sa hiérarchie. L'affaire, cependant, n'eut pas de suite : il fallait à tout prix que cette énorme bévue ne s'ébruitât pas.

Mais je savais que l'heure de la vengeance allait sonner. Ma femme eut alors l'excellente idée d'accoucher de beaux jumeaux. N'écoutant que ma fibre paternelle je partis en "fausse" après avoir pris soin de demander à un de mes camarades de section de me remplacer au cas où une alerte à la garde serait sonnée durant la nuit. C'était un moyen efficace de contrôler les éventuels absents. Ce que le lieutenant Lebeau, de garde ce week-end, ne manqua pas de faire. Je le soupçonne même, sans pousser la paranoïa trop loin, d'avoir ourdi ce piège, car il avait ses "oreilles" autrement dit ses mouchards auxquels il distribuait avec parcimonie quelques bontés sous forme de perms supplémentaires. Bien entendu, ce camarade ayant fait défaut, j'eus droit le lundi matin après l'appel, à une convocation dans le bureau du capitaine confronté aux officiers du régiment : un vrai tribunal militaire me dis-je avec une certaine fierté que j'eus du mal à dissimuler tout en plaidant ma cause de victime. Le lieutenant Lebeau, le menton accusateur et le visage empourpré comme les barbillons d'un coq de combat, après m'avoir traité de déserteur requit de sa voix de fausset surexcitée par la colère, les sanctions les plus sévères. Je dois reconnaître que le capitaine -homme de bon sens et d'humanité- essaya vainement d'amener le lieutenant à faire preuve de compassion. Celui-ci, dans sa rigidité d'amidon, resta sourd à ces conseils et requit contre moi les sanctions qu'il estimait normales. Je suis sûr qu'il aurait bien aimé que fût convoqué un conseil de discipline, faute d'un conseil de guerre ! Tout manquement à la discipline devait être sévèrement châtié. Sa conception du rôle d'officier ne laissait aucune place à l'empathie. Il m'en coûta bien sûr toute une série de brimades telles que corvée de cuisine à répétition qui finalement me permettaient de manger à peu près correctement, balayage de l'esplanade, privation de permissions etc... que je supportais avec un sourire affiché qui le mettait dans un état d'exapération hystérique. Cette faute gravissime qui était la mienne, fit qu'au lieu d'aller à l'issue de mes classes enseigner l'anglais à l'école de Saint-Cyr comme l'organigramme me concernant dès mon invcorporation le prévoyait, je fus affecté à la compagnie de services dépendant de l'Etat Major de Dijon. Le lieutenant Lebeau devait de nouveau se trouver encore une fois sur ma route. Telle était l'impitoyable destinée commune qui nous poursuivait inexorablement.

Mon arrivée à la compagnie des services fut particulièrement sympathique. Je fus surpris d'être accueilli par un pot de bienvenue, mais on me fit comprendre que c'était une habitude bien ancrée dans la maison et que chacun à son tour devait en faire les frais. Pour le reste, je compris également que l'ambiance était plutôt cool et que tout excès de zèle était très mal vu. Il s'agissait avant tout de tuer le temps en attendant la quille. Mais les gradés ont un sens aigu de l'opportunisme. Mon commandant me demanda si cela me conviendrait de donner des cours d'anglais aux officiers de l'Etat Major, moyennant une rétribution d'ailleurs bien supérieure à celle pratiquée dans l'Education Nationale. ce qui me permit d'agrémenter ma vie de bidasse et celle des miens. J'avais aussi, étant marié et père de quatre enfants, obtenu l'autorisation de rentrer chez moi à midi. C'est ainsi que ma route croisa de nouveau celle du lieutenant Lebeau, ou plus précisémént celle de sa femme qui était secrétaire dans un bureau de l'Etat Major. Elle aussi rentrait chez elle à midi en voiture et moi en Solex. Elle me renversa au détour d'une allée de la caserne. Mon état -assez grave- justifia mon transport à l'hôpital militaire, où je restai plus de trois semaines. Le lieutenant Lebeau ne vint me voir qu'une fois. Il faut dire que ce jour là, je crois que tout l'Etat Major défila à mon chevet, ce qui contraignit le malheureux lieutenant à rester au garde à vous une bonne partie de l'après midi pour saluer tout ce beau monde qui venait me manifester sympathie et compassion. Inutile de dire à quel point, malgré mon piteux état, je savourai cette scène.

Vous pourriez penser que mes démêlés avec le lieutenant Lebeau en resteraient là, que l'acharnement que mettait le sort à nous harceler de manière aussi impitoyable allait prendre fin. Que nenni ma foi ! Aussi incroyable que cela puisse paraître, nous devions de nouveau nous rencontrer dans des circonstances inattendues.

Je dois reconnaître que l'armée fit le nécessaire pour que l'accident dont j'avais été victime fût reconnu comme accident militaire entraînant invalidité, pension et libération anticipée. Je fus donc rendu à la vie civile au printemps et affecté au lycée Carnot de Dijon. Parmi mes élèves de troisième se trouvait, devinez qui ? Le propre fils du lieutenant Lebeau . N'allez pas imaginer que j'aurais pu profiter de sa présence pour rejeter sur lui tout le ressentiment que j'éprouvais pour son père. Le pauvre garçon n'en était nullement responsable. Il était d'ailleurs assez bon élève et semblait apprécier mes cours. Cela me donna bien entendu l'occasion de rencontrer de nouveau ses parents. le lieutenant me considéra d'un oeil tout à fait différent et semblait craindre pour son fils le même acharnement qu'il avait naguère mis en oeuvre à mon encontre bien que nous n'en ayions jamais touché mot. Les dernières paroles qu'il m'adressa me remplirent d'une joie indicible. Je lui demandais naturellement quelles étaient les occupations de son fils à la maison. Il me révéla que celui-ci adorait écouter de la musique et qu'il avait en particulier une grande prédilection pour un choral de J S Bach qu'il fredonnait à tout instant et qui lui rappelait quelque chose qu'il avait entendu lors de son affectation au 60me R I. J'éclatai alors d'un grand rire et me dis en moi-même : "un futur lieutenant Lebeau, grâce à Bach cette histoire n'aura donc pas de fin!"

J R.Février 2010.©